La commune de Vionnaz a la chance de pouvoir assurer son approvisionnement en eau uniquement à partir de sources émergeant des pentes escarpées surmontant le bourg. Pourtant, en raison de l’évolution démographique, une courageuse décision s’imposait: garantir cet approvisionnement à long terme.
Pierre-Henri Badel, adi-presse
Le nouveau président de la commune, Alphonse-Marie Veuthey le reconnaît volontiers, lui qui n’est en poste que depuis une année seulement à la tête de la commune: tous les honneurs sont à mettre à l’actif de son prédécesseur, Georges Fournier, qui a osé un pari qui n’était pas gagné d’avance. Quand on est un élu, il est souvent plus aisé d’opter pour la facilité. Il est vrai qu’en tant que délégué du souverain, on ne peut pas tout décider sans s’en référer aux autres membres du conseil. Il faut pourtant avoir parfois une bonne dose de persuasion pour faire passer ses idées. «Depuis cinq à six ans, on assiste à une augmentation de population d’environ 3% par année» note l’actuel président de la commune.
Anticiper les événements
Gouverner, c’est prévoir. Il fallait donc anticiper d’éventuels problèmes d’approvisionnement à moyen terme. «Par chance, la santé financière de la commune est bonne» poursuit-il. Il est vrai que fort judicieusement, la commune avait construit une mini station hydraulique en 1988 qui turbinait les eaux du circuit d’adduction et produisait de l’électricité revendue à la compagnie électrique de la région, et qui lui rapportait certains revenus à faible coût. «Mais il fallait aussi réaliser certains investissements avant de se retrouver dans une situation inconfortable».
La commune de Vionnaz compte sur son territoire quelque 1670 habitants répartis entre le bourg lui-même, quelques hameaux et la station touristique de Torgon, qui a une capacité de quelques 5000 lits. Si, en période normale, la consommation d’eau est assez régulière, elle présente cependant des pointes en fin de semaine et pendant la haute période de ski. 11 fallait donc gérer parcimonieusement cet or bleu, ce qui devenait difficile sans système de filtration.
Pas peur d’essuyer les plâtres
«Auparavant, en cas d’orage, toute l’eau trouble était mise en décharge» rappelle Pierre Grivel, ingénieur chargé du projet. L’ouverture d’esprit des responsables de la commune l’a agréablement surpris. Les responsables de la commune n’ont donc pas hésiter à prendre des risques et se sont lancés dans la technique de l’ultrafiltration en faisant oeuvre de pionniers. Il faut dire qu’en Europe, ce procédé en est vraiment à ses premiers balbutiements. Contrairement à la filtration classique avec des filtres à sable qui laissent passer de nombreuses particules, et la flocalisation qui nécessite l’adjonction de produits chimiques, l’ultrafiltration évite ces deux inconvénients. «Ce qu’il y a de merveilleux avec l’ultrafiltration, c’est qu’elle laisse passer les sels minéraux» souligne encore Pierre Grivel. La technique est pourtant encore assez onéreuse, mais sa vulgarisation progressive permet de trouver des solutions toujours plus économiques.
Deux stations d’ultrafiltration ont été installées en fin d’année dernière. La première, destinée à traiter les eaux du réseau d’adduction autonome de la station de Torgon et des hameaux situés dans les hauts de la commune à 1200 m d’altitude a été mise en service le 2 novembre dernier. La seconde, inaugurée le 15 novembre, se trouve juste en dessus du bourg. Elle offre une capacité de filtration de 1200 m3/jour. Dans le cas de la station de filtration du Châble, au-dessus de Vionnaz, les 21 cartouches filtrantes ont été installées dans un double garage préfabriqué en raison du faible encombrement de toute la partie technique. Et cela, en offrant encore une réserve de place pour installer une ou même deux rangées de sept cartouches supplémentaires au cas où les besoins
Automatisation et gestion à distance
Chacun de ces modules comporte 10000 fibres creuses en polysulfone, ce qui correspond à 35 m2 de surface de filtration. Il faut encore préciser qu’il suffit d’une faible surpression (1 bar) pour forcer le flux d’eau à traverser les membranes filtrantes, ce qui n’engendre pas d’importante dissipation d’énergie. L’installation fonctionne entièrement automatiquement avec un cycle de rétro-lavage toutes les 30 minutes pour nettoyer les filtres, une désinfection toutes les 12 heures et un lavage chimique tous les 45 jours. Tous les produits de nettoyage sont ensuite neutralisés et les effluents s’écoulent dans la rivière sans aucun traitement et en respectant entièrement les prescriptions sur la protection de l’environnement.
Les deux unités de filtration installées dans la commune sont reliées à la maison de commune par une liaison téléphonique sans fil (GSM), ce qui permet à l’employé communal chargé de la surveillance du réseau d’adduction en eau de contrôler en permanence leur fonctionnement.
On peut ainsi effectuer toutes les opérations de télédiagnostic, télémaintenance et télégestion sans devoir se rendre sur place. Le système déclenche aussi une alarme en cas de dysfonctionnement.
Rentabilité et fiabilité assurées
«Il y a encore quelques années, les membranes en polysulfone étaient encore délicates et leur durée de vie limitée à trois ans. Aujourd’hui, en raison des progrès techniques réalisés sur ce matériau, elle est d’environ 7 ans. Cela a définitivement réglé le problème de rentabilité du procédé» souligne Emmanuel Bonvin, fondateur et directeur de la société Membratec qui a réalisé cette installation. «Par ailleurs, elles sont plus résistantes aux variations de pH et de températures que les membranes en acétate de cellulose utilisées par d’autres entreprises.»
A l’origine, il avait été prévu un poste de chlorage pour des raisons de sécurité. «Mais aujourd’hui» avoue Joseph Mariaux, chargé de la surveillance du réseau d’eau, «cette opération a été abandonnée et personne n’a constaté le moindre problème de qualité de l’eau. Il faut dire que le principal intérêt de l’ultrafiltration est qu’elle permet de retenir non seulement les matières en suspension, mais aussi toutes les particules dangereuses telles que les germes pathogènes et les bactéries putrides» précise Pierre Grivel. «Pour être complet, disons que seuls les pesticides et les nitrates échappent à cette désinfection mécanique, mais peuvent être facilement neutralisés par l’utilisation de charbon actif, et pour autant que l’on veuille laisser passer les sels minéraux» conclut-il en substance.
Le traitement des eaux par ultrafiltration
La production d’eaux pures à l’aide de membranes synthétiques est une technique récente permettant de résoudre les problèmes de couleur, d’odeur ou d’hygiène de l’eau. Le procédé de l’ultrafiltration consiste à faire passer l’eau à travers des membranes poreuses qui retiennent mécaniquement les impuretés habituellement présentes dans les eaux brutes de nos régions. La membrane est un tamis dont les trous mesurent quelques centièmes de microns. Tout ce qui est plus grand est séparé de l’eau pure, que ce soit les matières en suspension (sables fins, argile, limon), responsables des fortes pointes de turbidité à la suite d’orages, qui ont une taille de quelques millièmes de millimètre ou les germes pathogènes (parasites, bactéries, virus) parfois présents dans les eaux de sources ou de nappes phréatiques, qui ont une taille de quelques dixièmes de millième de millimètre.
L’ultrafiltration offre ainsi la garantie de disposer d’une eau limpide et désinfectée, indépendamment de la qualité des eaux brutes. Elle permet de supprimer l’adjonction systématique de produits chimiques, tels que le chlore, l’ozone ou les floculants. Une très faible postchloration peut parfois se justifier en fonction de la salubrité du réseau de distribution. Elle permet de garantir la qualité bactériologique de l’eau jusqu’à l’extrémité du réseau. Par ailleurs, le traitement de certaines eaux peut exiger d’associer l’ultrafiltration à d’autres techniques telles que l’absorption sur charbons actifs. Les membranes se présentent comme de longues fibres creuses de moins d’un millimètre de diamètre et de 1,5 mètres de long. Assemblés en faisceau de 10 000 pièces dans un tube de 20 centimètres de diamètre, ils constituent un module. L’eau brute circule dans le module, à l’intérieur des fibres dont la paroi est poreuse. L’eau propre exsude à travers la paroi puis est recueillie dans un tube collecteur au centre du module. Afin d’éviter que les impuretés colmatent trop rapidement les pores des membranes, une pompe fait circuler l’eau le long des fibres, tangentiellement à la surface filtrante.
Périodiquement, une certaine quantité d’eau propre est insufflée à contre-courant dans le filtre pour le nettoyer. Selon le type d’impuretés, cette eau de nettoyage est soit déchargée à l’égout, soit retraitée avant élimination. Plusieurs fois par année, l’installation subit un lessivage qui dure quelques heures et qui restitue aux membranes leurs caractéristiques initiales. La maîtrise de ces paramètres d’exploitation est indispensable au fonctionnement durable de l’installation. Convenablement utilisées et entretenues, les membranes ont une durée de vie de cinq à huit ans. A l’inverse, des valeurs inadaptées de pression ou de débit, des cycles ou des produits de nettoyage mal choisis entraîneront le colmatage rapide des membranes et une usure prématurée.
Article paru initialement dans le magazine «Gestion et Services Publics» n° 1/2001






