Les détritus de toutes sortes abandonnés sur la voie publique constituent un réel casse-tête pour les services de voirie. Leur volume augmente surtout ans les villes depuis que certaines communes ont décidé de taxer les sacs poubelle.
Par Pierre-Henri Badel, www.adi-presse.ch
Pour certaines communes, les détritus abandonnés sur la voie publique et même dans les forêts sont de plus en plus considérables. A tel point que certaines associations, clubs et mouvements écologistes doivent prendre le relais des services municipaux, incapables d’en venir à bout. Dans les villes aussi, ce phénomène a pris une telle ampleur que les services de la voirie sont souvent débordés. C’est surtout le cas en été, quand les habitants et touristes envahissent les bancs et pelouses des parcs publics. La prolifération des restaurants rapides vendant des repas et boissons à l’emporter, des baraques à frites et autres stands de nourriture érigés durant les périodes de fêtes estivales contribuent à augmenter sensiblement le volume des emballages à jeter. Malgré la présence de nombreuses poubelles dans ces zones, celles-ci débordent régulièrement.
Les déchets s’éparpillent aux alentours, laissant une impression de saleté allant jusqu’à dissuader les badauds à s’y promener, souvent au grand dam des commerçants locaux eux-mêmes, pourtant à l’origine de cette dérive. Certains font pourtant des efforts louables pour récolter les emballages traînant autour de leurs échoppes. Mais on en retrouve parfois bien plus loin, jonchant le bord des voies empruntées par les pique-niqueurs.
Chiens et corbeaux ne se privent pas non plus: ils se rabattent volontiers sur les restes de nourriture qu’ils peuvent encore glaner, le vent se chargeant ensuite de disperser les papiers gras à des milles à la ronde. Ce laisser-aller ne se constate pas seulement dans les parcs et promenades des villes: il touche désormais aussi le sommet du Mont-Blanc et les flancs de l’Himalaya! C’est pourtant au cœur des cités qu’il est le plus criant.
La capitale vaudoise réévalue ses procédés
A Lausanne par exemple, Pierre-Main Mattez, chef du service des routes et de la mobilité de la ville, souligne que l’étude a confirmé la teneur et la typologie des déchets rencontrés, mais n’a pas apporté beaucoup d’enseignements réellement utiles. «On s’aperçoit que les gens font généralement preuve de discipline quand les corbeilles à papier se trouvent à proximité. Il regrette pourtant que cette enquête sur le terrain se soit faite en octobre et non pas durant la belle saison, quand les détritus sont nettement plus nombreux.
«Indépendamment des résultats enregistrés, nous sommes en train de réévaluer nos procédés de nettoyage de la voie publique avec comme objectif d’être plus performant en terme financier» note-t-il. Cela passe par une analyse plus fine des types de déchets, quartier par quartier, rue par rue et en fonction des activités qui s’y déroulent. «Il est bien évident que, dans les zones résidentielles, les crottes de chien sont nettement plus nombreuses qu’ailleurs» souligne-t-il en l’occurrence. L’amélioration des performances du nettoyage dans une ville où cette opération s’est effectuée jusqu’ici essentiellement de manière manuelle passe par la mécanisation.
Les limites de la mécanisation
«Pour mécaniser le balayage, il faut tenir compte de plusieurs facteurs, en particulier du nombre de piétons et de la topologie des rues. Les zones pavées se prêtent mal au nettoyage mécanique car les joints posent de gros problèmes. Par contre, au niveau de la durabilité de la chaussée, elles sont nettement plus avantageuses» relève encore Pierre-Alain Mattez.
La taille des corbeilles à détritus est aussi soigneusement analysée. «En deux endroits de la ville, nous sommes déjà en train de tester de nouveaux modèles à plus forte capacité, dotés de distributeur de sacs pour les crottes de chien, et ne permettant pas d’y déposer des ordures sur le dessus» précise-t-il encore. Quant aux conteneurs comportant un vaste volume sous-terrain, le principal écueil consiste à leur trouver un emplacement adéquat en ville où le sous-sol est fortement encombré. «Nous avons bien essayé de le faire, mais nous avons dû y renoncer» ajoute encore ce responsable.
Les coûts du ramassage varient fortement
Compte tenu des coûts élevés que cela représentait pour les collectivités locales, l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) et l’Association des villes suisses se sont associés à un certain nombre de villes, dont celle de Lausanne en Suisse romande, pour confier une étude à l’Université de Bâle sur la question. Les chercheurs de la cité rhénane ont choisi de passer au crible 16 lieux publics fortement fréquentés. Ils ont analysé durant 12 heures les différents déchets qui s’y étaient accumulés et les ont classés par catégorie. Le nombre, la position et le niveau de remplissage des poubelles ont également été pris en compte, tout comme leur contenu. Les coûts liés au ramassage des déchets varient fortement d’un endroit à l’autre. Les lieux difficiles d’accès sont beaucoup plus onéreux à maintenir en bon état que les rues et places ordinaires. A Bâle par exemple, le nettoyage des rives du Rhin coûte 5000 francs par tonne. A Zurich, le montant de la facture annuelle que la ville paie à une entreprise privée chargée de nettoyer les parcs publics des rives du lac atteint 850 000 francs.
Les emballages prolifèrent
Les résultats de cette étude montrent que près de la moitié des déchets (48%) collectés dans les zones de détente et de pique-nique proviennent de détritus abandonnés sur place quand bien même il est possible de les déposer dans des poubelles ou conteneurs se trouvant à proximité immédiate (détritus qualifiés globalement de «littering»). Ce taux retombe à 20% dans les lieux de passage. Ce sont les emballages à jeter en matière plastique, en carton et en papier qui sont les plus nombreux (35%) à avoir été retrouvés dans les endroits ayant fait l’objet de cette étude. Additionnés aux bouteilles, boîtes et autres berlingots contenant des boissons (17%), ils représentent plus de la moitié de l’ensemble des déchets qui ont été ramassés. A l’autre bout de la pyramide, on note qu’aucuns déchets ménagers n’ont été récoltés.
Cette étude a encore démontré que bien que les zones en question disposaient de suffisamment de poubelles, 30% des détritus jonchaient malgré tout le sol. Ce pourcentage varie très sensiblement d’un endroit à l’autre. A Lausanne par exemple, il était de 16% à la place de l’Europe et de 26% à la rue St-Laurent.
Dans d’autres lieux encore, il a par exemple culminé à 69% sur les bords du Rhin à Bâle, et à 58% au centre Ilnau à Effretikon. Même dans les gares, les différences sont flagrantes: à Zurich, il a atteint 29% alors qu’il n’était que de 14% à Berne. En ce qui concerne les imprimés abandonnés sur la voie publique, il faut surtout montrer du doigt les journaux gratuits.
Manquement au comportement citoyen
Il ressort clairement de cette étude que la quantité de détritus dépend directement des tentations commerciales que l’on retrouve à proximité (kiosque, caissettes de journaux, etc.). Les facteurs psychologiques sont également déterminants de la quantité de détritus abandonnés sur la voie
publique. Le sentiment d’anonymat réduit le seuil d’inhibition quant à l’abandon de détritus. Tout comme le manque de contrôle social durant la nuit ainsi que l’alcoolisme. D’une manière plus générale, relève encore cette étude, les changements dans les comportements socio-culturels ont une grande influence sur le volume de détritus. L’essor des fast-food et des boutiques vendant de la nourriture à l’emporter modifient les habitudes. Il banalise le fait de manger «sur le pouce» et de se débarrasser ensuite des emballages contenant nourriture et boissons. Pourtant, les déchets retrouvés sur la voie publique ne proviennent pas exclusivement de ces nouveaux types de commerces.
Sensibilisation et répression
Il faut reconnaître, conclut cette enquête, que ce phénomène touche toutes les couches de la population et pas uniquement les jeunes. Il faudrait approfondir encore la motivation exacte à l’origine de tels comportements pour définir quelles sont les mesures de sensibilisation à adopter afin de l’enrayer. Les réactions et pressions exercées par la population dans certains lieux particulièrement touchés par cette dérive nécessitent également que l’on ne baisse pas les bras face à son ampleur.
Les résultats obtenus dans la lutte contre les crottes de chien devraient conforter les pouvoirs publics à lancer des campagnes de sensibilisation ciblées. Le canton de Berne a quant à lui déjà pris des mesures répressives pour l’endiguer. La nouvelle loi sur les déchets entrée en vigueur le 1er juin dernier permet ainsi aux communes de punir d’une amende de 300 francs ceux qui abandonnent des détritus sur la voie publique. La peur du gendarme pourra peut-être inciter les citoyens à respecter davantage la nature et la propreté des lieux publics.
Article paru initialement dans le magazine "gestion et services publics" n° 4/2004






