Les façades des bâtiments privés et publics reflètent l’image et sont souvent l’icône des villes. De bonnes raisons pour s’en préoccuper. Entretien, rénovation et embellissement sont au programme des cités de notre pays. Avec quelques particularités pour chacune d’entre elles.
Pierre-Henri Badel
L’entretien et la rénovation des façades des bâtiments ne doivent pas être pris de manière totalement isolée de leur contexte global. «Pour nous, l’entretien des façades des bâtiments historiques ne peut être dissocié de l’ensemble» précise d’emblée Charles Matile, conservateur adjoint des bâtiments historiques de l’Etat de Vaud.
Quant à Eric Teysseire, conservateur des monuments et des sites du canton, il précise encore dans quel contexte général s’inscrit toute son action: «Nous nous en tenons au principe de la conservation inscrit dans la Charte de Venise qui, dans son article 4, impose d’abord la permanence de leur entretien». Pour lui, on peut bien faire appel à des techniques modernes mais il faut y avoir recours avec discernement. «Les bâtiments anciens ne supportent pas n’importe quel traitement» ne manque pas de souligner Eric Teysseire.
Des interventions parfois malheureuses
Et d’illustrer ses propos par l’exemple de bâtiments anciens dont on a refait les joints des façades avec du ciment qui empêche l’humidité de s’éliminer du mur et qui suinte à travers les pierres qui, de ce fait, s’érodent, ce qui n’était pas le cas auparavant avec des joints poreux.
«La mode des pierres apparentes dans les bâtiments anciens est aussi fortement contestable car, dans l’ancien temps, les moellons étaient protégés par le crépi, ce qui assurait une meilleure protection aux bâtiments. Le crépi servait en somme de couche d’usure» enchaîne-t-il.
L’autre grande exigence de la restauration des bâtiments anciens veut que les interventions s’effectuent dans les règles de l’art. Dans le canton de Vaud, l’Etat ne participe aux frais de rénovation des bâtiments classés appartenant à des privés que si ces conditions sont réunies.
Pour appliquer les bonnes recettes qui ont permis à de très nombreux bâtiments anciens de survivre jusqu’à nos jours, on doit donc remettre en valeur les techniques appropriées. Il faut dire que, dans l’ancien temps, les matériaux de construction coûtaient très cher contrairement à nos jours et qu’on les récupérait souvent sur de précédentes constructions pour en bâtir de nouvelles. Cela avait comme conséquence que les murs présentaient une structure hétéroclite qu’on unifiait au moyen d’un enduit qui recouvrait et protégeait le tout.
Un rôle de conseiller
Aider les propriétaires de bâtiments anciens à prendre conscience de ce phénomène n’est pas aisé, d’autant plus que l’évolution actuelle, qui ne jure que par l’isolation des bâtiments et la pose de panneaux solaires, vient encore compliquer la donne. Pour les conservateurs des monuments et des sites, la tâche n’est donc pas facile, surtout quand on sait que, dans le canton de Vaud, quelque 17'000 bâtiments présentent une valeur patrimoniale sur 170'000 cadastrés. Et si ce service peut parfois être considéré comme un empêcheur de tourner en rond par les particuliers et les architectes, il peut aussi proposer des méthodes éprouvées pour remplacer des techniques plus modernes et moins durables. «Nous ne rejetons pas toutes les nouvelles techniques, mais il faut qu’elles aient fait leurs preuves et qu’elles soient réversibles» conclut Eric Teysseire.
C’est d’ailleurs pour faire comprendre cette approche de la question et cette philosophie que la Section des monuments historiques et archéologie du Service des bâtiments du canton de Vaud suscité, seule ou en collaboration avec les services concernées des autres cantons romands, la publication de plusieurs documents de référence ainsi que de chartes d’éthique et de bienfacture pour la réfection de monuments et de bâtiments anciens.
Mettre en exergue les ensembles cohérents
Dans le canton de Genève, les ensembles du XIXe et XXe siècle sont particulièrement bien protégés par la législation en vigueur. Il faut dire que la cité de Calvin possède une extraordinaire ceinture fazyste qui fait des envieux en Suisse pour sa cohérence et son étendue. Mais ici comme dans le canton de Vaud, les immeubles sont considérés dans leur ensemble et, en terme de protection, aucune distinction n’est faite entre la façade et l’intérieur des bâtiments. «Nous intervenons sur les bâtiments se trouvant dans un périmètre protégé et qui, à ce titre, doivent faire l’objet d’une demande ad hoc auprès du Service des monuments et des sites» précise Sabine Nemec-Piguet, conservatrice cantonale et directrice de l’Office du patrimoine et des sites du canton de Genève, qui dépend lui-même du département des constructions et des technologies de l’information.
Une prise de conscience déjà ancienne
Le canton du bout du lac a pris des mesures au début de 1981 déjà pour sauvegarder dans une large mesure les ensembles bâtis plutôt que des immeubles pris isolément en vue de conserver des témoins cohérents de certaines périodes marquantes de son histoire. «Nous disposons d’un appareil légal assez complet qui nous permet de protéger différents témoins du passé architectural du canton» souligne Sabine Nemec-Piguet. Les bâtiments protégés ne se retrouvent donc pas uniquement dans la vieille ville mais également dans des quartiers périphériques tels que Saint-Jean ou la Jonction, témoignant d’une cohérence architecturale globale très intéressante sur le plan historique. «Nous n’apportons pas de réponses standard, précise de son côté Yves Peçon, architecte et chef du Service des monuments et des sites du canton, mais essayons de trouver des mesures adaptées à chaque cas que l’on rencontre».
Il est vrai que si l’on prend la peine de lever les yeux sur les façades des bâtiments de Genève, on découvre de magnifiques trésors qui risqueraient de disparaître si l’on n’y prenait garde. Il peut s’agir d’encadrements de fenêtre, de décors peints, d’éléments en pierres de taille, de balcons en fer forgé et même de caissons de stores. Trop souvent lors de rénovations, ceux-ci sont remplacés par de banales plaques métalliques alors que les anciennes protections comportaient des frises du plus bel effet. Fréquemment en bon état, il est pourtant facile de les conserver puisqu’il suffit de les repeindre. «La plupart du temps, les mesures de préservation que nous préconisons présentent un impact financier relativement faible» évoque pour sa part Gil Chuat, architecte au sein du Service des monuments et des sites. «C’est dans bien des cas grâce aux subventions accordées par l’Etat que ces façades peuvent reprendre vie» relève alors Sabine Nemec-Piguet.
Les impératifs de l’isolation thermique et les sensibilités écologiques constituent eux aussi des ennemis de la préservation des façades des anciens bâtiments. La pose d’isolations périphériques en particulier met en péril les anciens éléments de décor.
«Les fenêtres constituent un élément sensible de la préservation des façades car elles sont très faciles à remplacer, regrette Sabine Nemec-Piguet, et elles peuvent l’être sans que l’on soit informé. Quand elles sont remplacées par des cadres en plastique, c’est alors trop tard». Dans bien des cas pourtant, une double fenêtre fixée dans l’embrasure se révélerait tout aussi efficace.
Entretenir et conserver, un avantage pour les propriétaires
Les responsables du Service des monuments et des sites réfutent l’étiquette d’empêcheurs de tourner en rond qu’on leur affuble souvent. «On est là pour donner des conseils à ceux qui veulent rénover les bâtiments. Et souvent, l’objectif de la conservation du patrimoine immobilier coïncide avec celui du patrimoine financier des gens» se défend Gil Chuat.
«Les gens ont tendance à confondre les notions de faire de l’entretien et de refaire à neuf» poursuit quant à elle Carmen Alonso, architecte au sein du Service des monuments et des sites plus spécialement chargée du patrimoine bâti du XXe siècle et de la vieille ville. «Notre rôle d’organe de conseil est de plus en plus utilisé» reconnaît-elle néanmoins. En effet, aucune école en Suisse romande forme des architectes dans la discipline de la sauvegarde du patrimoine. «Les immeubles du XXe siècle bénéficient encore de trop peu de protection, regrette-t-elle, car il s’agit de maintenir une cohérence à la ville». C’est justement dans cette optique qu’a été créé un inventaire des bâtiments du siècle dernier.
Parfois l’incompréhension entre les propriétaires, promoteurs, architectes et le Service des monuments et des sites résulte d’un manque d’information. Celui-ci est pourtant également destiné à donner des renseignements. «Quand on leur explique notre point de vue et l’intérêt qu’ils ont à appliquer une autre solution, les propriétaires comprennent d’ailleurs souvent très bien où se situe leur intérêt» témoigne Gil Chuat.
Pour les quelque 1500 dossiers que le service doit traiter chaque année, celui-ci peut aussi compter sur la Commission des monuments et des sites composée d’une vingtaine d’experts spécialisés, de représentants des partis et des communes ainsi que de professionnels, en sus du conservateur et de l’archéologue cantonal. «Pour nous, cette commission qui donne des préavis constitue un réel appui car on profite ainsi d’avis d’experts très au fait de tout ce qui touche à la préservation des bâtiments et des sites» reconnaît volontiers Sabine Nemec-Piguet.






