Traditionnellement, les pouvoirs publics installent leurs pénates dans des bâtiments historiques. Pour des questions économiques, car ils en sont souvent propriétaires, et par habitude. Rares sont ceux en effet à avoir mené une véritable réflexion sur l’opportunité d’innover pour améliorer l’efficacité de leur administration. Le seul exemple de réelle envergure que nous ayons trouvé est situé à Neuchâtel où l’Office fédéral de la statistique a emménagé dans des bureaux contemporains voici exactement dix ans. Visite guidée.
Pierre-Henri Badel
Fruit de la décentralisation de l’appareil administratif fédéral décidé à une époque où le canton de Neuchâtel a réussi à faire valoir la médiocre conjoncture économique dans l’Arc jurassien pour faire pencher la balance en sa faveur, le déménagement de l’Office fédéral de la statistique remonte aujourd’hui à une décennie. Mais rétrospectivement, il faut bien reconnaître que nos édiles bernois ont réellement innové dans la manière en étroite collaboration avec Willy Frei, l’architecte du bureau bernois Bauart, de concevoir le travail de leurs employés. Avec l’appui, naturellement, des architectes d’alors qui ont présenté un projet novateur à une époque où l’on ne jurait encore que par les bureaux paysagés. Une mode qui nous était venue des Etats-Unis et qui a aussi fait ses ravages sous nos latitudes.
Le poids de l’histoire
Le principal défaut des bâtiments historiques abritant très souvent les services étatiques est qu’ils n’ont généralement pas été conçus dans ce but ni surtout qu’ils sont très mal adaptés pour accueillir des aménagements techniques modernes tels que photocopieurs, ordinateurs, imprimantes et autres périphériques informatiques. Pourtant ceux-ci sont actuellement indispensables pour exploiter toutes les capacités intellectuelles des artisans et commis de nos administrations publiques. Il est toujours extrêmement délicat de percer des murs séculaires en pierre pour faire passer les câbles des réseaux qui distribuent l’information sous forme électronique.
Même les manières de travailler, faisant largement appel à une collaboration accrue entre services et départements, au travail en groupe et aux projets pluridisciplinaires, ont totalement changé. L’ignorer revient à perpétuer les schémas d’antan, à cultiver l’esprit de castes et de classes et à nier que les besoins des citoyens eux-même ont évolué et qu’il faut s’y adapter.
Heureusement que l’informatique et les nouvelles technologies ont passé par là. On ne jure désormais que par la cyberadministration, les pouvoirs publics ouvrant un peu partout des guichets virtuels. Néanmoins, rien ne change vraiment fondamentalement dans la façon de travailler au jour le jour dans les bureaux de nos cantons et communes.
Les communications électroniques ont fortement contribué à abattre les murs et les cloisons, entend-on. Mais cette levée virtuelle des barrières physiques ne va souvent pas bien au-delà des véritables possibilités qu’offrent les nouvelles technologies et les gens continuent souvent à ne pas – ou mal – communiquer.
Une réalisation mettant en avant une réelle volonté d’innovation
En visitant bon nombre de bureaux et de services de l’Etat, on constate que l’on se retrouve la plupart du temps dans des locaux qui ont davantage l’aspect de cellules de moines du Moyen-Âge que d’espaces de travail répondant aux exigences du monde contemporain. «Le secret de fonction, le besoin de concentration, la prudence, la nécessité de respecter la sphère privée des administrés» nous rétorque-t-on souvent. Les guichets de réception ne sont guère accueillants, rappelant davantage ceux du Mont de Piété qu’un lieu propice à la rencontre de «clients».
Notre visite aux nouveaux bâtiments de l’Office fédéral de la statistique a constitué comme une formidable révélation, tant les cantons et communes cultivent le besoin absolu de se retrouver dans des bureau d’un classicisme, si ce n’est d’une ringardisme effrayant. Même si, dans les bureaux de l’Office fédéral de la statistique, les petits et moyens bureaux cloisonnés sont la règle, des sortes de volets faits de panneaux translucides s’ouvrent comme des bronchioles sur les couloirs. Si, à l’origine, ils ont été conçus pour les besoins de l’aération des locaux, ils répondent également au besoin de communication visuelle des usagers et employés de l’Office.
Ce bâtiment qui épouse harmonieusement la courbe de la rue Crêt-Taconnet qui donne sur la partie lac du bâtiment, intègre en particulier des réflexions intéressantes liées au développement durable. Il se caractérise notamment par un recours accru à la ventilation naturelle et au rafraîchissement passif et par une excellente efficience énergétique (100 MJ/m2/an pour la chaleur et 200 MJ/m2/an pour l’électricité, centre de calcul compris).
De multiples signes d’ouverture
Un peu partout sur les étages, des salles de réunion - situées au centre de la superstructure, largement ouvertes et même parfois vitrées - renforcent le sentiment d’étroite collaboration entre les hommes. Il est vrai que, dans de nombreux domaines, les différents services de l’Office fédéral de la statistique sont amenés à travailler sur des projets interdisciplinaires. De plus, des verrières et puits de lumière permettent aux rayons du soleil de pénétrer du toit jusque dans les entrailles les plus profondes du bâtiment.
La vue sur l’extérieur est aussi très prenante. De larges baies vitrées s’ouvrent d’un côté sur les anciens quartiers riverains ainsi que sur le lac. En certains endroits, il arrive même que, sous l’effet de la surprise, l’on en vienne à retenir son souffle: faute d’avoir perçu les vitrages, on a vraiment l’impression de se trouver face au vide. De petites terrasses aménagées permettent en outre aux employés de se retrouver pour fumer, boire un café ou manger un sandwich à midi. De l’autre côté, on plonge sur les bâtiments de la gare, le transit des rames de chemin de fer que l’on entend quasiment tant l’isolation phonique a été bien étudiée et les quartiers nord de la capitale neuchâteloise.
Un véritable vaisseau-amiral domine la gare
Dans l’optique du déménagement des bureaux de l’Office de Berne à Neuchâtel, la question des transports des futurs pendulaires fut un aspect non négligeable de l’adhésion au projet. La parcelle longiligne retenue pour y implanter le nouveau bâtiment. Dans un premier temps, nos autorités fédérales avaient pensé pouvoir s’économiser la construction de la tour de 14 étages sur la tête sud du bâtiment principal réalisée entre 1992 et 1998. Mais ils durent vite déchanter rapidement devant le besoin de locaux pour un office appelé à prendre un sérieux essor pour répondre aux besoins d’un Etat moderne et elle fut enfin érigée entre 2001 et 2004.
Cette tour imposante qui domine la place de la gare, appelée très joliment Place de l’Europe, sur une parcelle de 1390 mètres carrés et offrant 7492 mètres carrés de plancher, a été construite en reprenant l’essentiel des éléments utilisés à large échelle dans la réalisation du bâtiment principal: du béton brut, du verre et de l’acier noir qui tranche avec les magnifiques parquets en bois naturel. Au contraire de ce dernier qui avait été érigé à une époque où les impératifs de la protection de l’environnement n’était pas aussi omniprésente, la tour répond aux critères du label Minergie. Elle avait été conçue à l’origine pour accueillir 300 employés.
Un double vitrage installé a en particulier été appliqué comme une seconde peau sur sa façade pour collecter et distribuer le maximum de lumière et de chaleur en hiver issus des rayons du soleil et pour favoriser l’aération périphérique de la structure architecturale en été. On y a également prévu de nombreuses salles de réunions et petits salons d’accueil ou de lecture tout au long des étages. Mais c’est au niveau le plus élevé de la tour où des salles de réunion de différentes tailles se partageant tout l’espace, que la surprise attend les visiteurs. Le coup d’œil plongeant sur les toits de la capitale en vaut véritablement la peine. La perspective nous offre une occasion unique de découvrir ses jardins secrets, zones de verdure, vignes et petits jardins venant agrémenter cette topographie urbaine. Tous ces éléments contribuent naturellement aussi à offrir un cadre agréable et à créer une ambiance de travail incitant à donner le meilleur de soi-même. La transition entre le bâtiment principal et la tour s’effectue par un passage situé au sous-sol et pas une passerelle aménagée au cinquième étage.
Des réaménagements dans le même état d’esprit
L’adoption des accords bilatéraux avec l’Union européenne nécessite de partager les mêmes bases statistiques que nos voisins. Pour se mettre en conformité, il faudra engager environ 80 personnes supplémentaires. Une perspective qui n’avait pas été prévue lors de la conception des nouveaux bâtiments neuchâtelois de l’OFS. Cela exige la transformation complète de l’ancienne bibliothèque et de la vaste salle d’accueil du rez-de-chaussée, des travaux actuellement en cours. Ces locaux seront adaptés pour accueillir une partie du personnel supplémentaire qui sera aussi en partie dispersé dans les différents étages du bâtiment principal et dans la tour. D’autres postes seront également aménagés au rez-de-chaussée de la tour, constituant jusqu’ici un espace d’exposition.
Ces nouveaux aménagements ont nécessité d’ériger des parois en vue de conférer davantage d’intimité à ces espaces tout en leur conservant leurs principaux atouts. Ils s’inscrivent dans le droit fil des critères de communication visuelle, d’ouverture et d’ergonomie ayant prévalu jusqu’ici, et ne dérogent ainsi pas aux préceptes de base qui font le succès de cette réalisation. Celle-ci constitue un exemple à suivre pour les nombreuses administrations en quête d’innovation. Encore faut-il que les milieux politiques débloquent les crédits permettant le développement de tels projets d’envergure.
Il faut pourtant regretter que les impératifs de densification des bureaux ont nécessité de transformer l’ancienne bibliothèque et l’ancien espace réservé au public du rez-de-chaussée du bâtiment principal accueillent désormais des bureaux ouverts nettement plus vaste et moins intimistes que ce n’est le cas des locaux de bureaux qui avait été conçus initialement dans les étages supérieurs.
Les postes de travail sont en effet alignés en rang d’oignon les uns à côté des autres de manière à accueillir le maximum d’employés dans le minimum d’espace. Pour certains type de travaux répétitifs, une telle disposition n’est pas forcément la mieux adaptée à la réflexion, mais ce n’est pas dans ce but que ces espaces ont été aménagés de la sorte. Heureusement cependant que le concept de transparence et d’ouverture sur l’extérieur a été conservé et qu’il maintient malgré tout une très belle lumière et ambiance à ces nouveaux espaces de travail.






