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Eco-quartiers: la population doit adhérer

Les éco-quartiers sont à la mode. A l’heure où l’on constate un engouement accru pour la vie urbaine et pour un retour vers les villes après un exode vers la campagne, il y a lieu de se pencher sur les efforts d’humanisation des grands espaces citadins.

Pierre-Henri Badel, adi-presse

Le constat est pourtant quelque peu décevant: selon une analyse réalisée sur mandat de la Fondation Braillard, la population concernée est fréquemment écartée des projets, souvent élaborés dans des tours d’ivoire. «L’intégration des occupants actuels, des riverains et des futurs habitants représente un défi pour tout projet de quartiers durables» peut-on lire dans ce rapport.

«La manière dont les habitants du quartier composent avec leur environnement social et technique constitue également un enjeu majeur en terme de production du lien social mais aussi comme facteur du projet».

 

L’écueil de la participation du quartier à sa vie sociale

Tous les aspects architecturaux et urbanistiques d’un éco-quartier peuvent être généralement résolus sans grande difficulté. Par contre, l’adhésion de la population s’avère toujours un point qui ne peut pas être planifié avec les moyens habituellement utilisés dans le cadre de la gestion de projet. Tant pour les urbanistes que pour les architectes, il s’agit d’un processus rarement enseigné durant leur formation. Ils sont souvent désemparés dès que des velléités d’oppositions apparaissent face à un projet qu’ils ont idéalisé sur le plan esthétique.

 

La durabilité passe par la viabilité

Cette composante participative s’ajoute naturellement aux impératifs environnementaux, sociaux et économiques. Ce dernier critère s’avère également importants car tout échec s’inscrit alors dans une lacune en terme de durabilité. Il s’agit en l’occurrence de favoriser une économie solidaire et de proximité. Ce rapport sur les enjeux sociaux dans l’élaboration des quartiers durables l’admet volontiers. Il relève que la durabilité sociale a été sous-estimée dans la plupart de ces nouveaux quartiers, ajoutant que la mixité sociale et la diversité fonctionnelle font souvent défaut.

Pour l’auteur de cette étude, «la composante participative […] est indispensable et devrait se retrouver au moins dans deux moments distincts du projet. Au moment de la production du quartier, l’enjeu porte sur l’ancrage social du projet, autrement dit sur le degré d’investissement des parties prenantes, habitants et usagers. Au moment de l’usage du quartier, la durabilité sociale renvoie cette fois à sa structure sociale et à la manière dont les habitants composent avec leur environnement, du point de vue des pratiques et des représentations».

 

Des grands principes à la réalité du terrain

Plusieurs projets tenant compte des impératifs environnementaux ont été réalisés en Suisse au cours de ces 15 dernières années. Parmi ceux-ci, certains se sont épanouis dans d’anciennes friches industrielles, notamment à Winterthour et à Zurich. Leur point commun a été de combiner l’habitat à des activités lucratives et récréatives. Lors de la création de nouveaux quartiers urbains, le modelage du tissu urbain s’avère déterminant. En Suisse romande, l’éco-quartier érigé aux alentours de la gare de Neuchâtel est l’exemple type des difficultés rencontrées pour impliquer la population dans la définition du concept retenu par les promoteurs et les architectes.

Ce mini-quartier abritant quelque 200 logements construits dans une zone en friche d’une superficie d’environ 4 hectares laisse poindre certaines limites, notamment sous l’angle de la participation, évoque le rapport le rapport de la Fondation Braillard. La procédure retenue s’avère en effet assez classique et les futurs habitants n’ont pas été partie prenante dans sa réalisation.

Il est vrai qu’il n’est pas toujours aisé d’intégrer au projet des personnes qui ne sont pas forcément déjà implantées dans le quartier avant sa transformation. Et surtout une telle démarche allant bien au-delà d’une simple information sur les projets déjà retenus, risque de freiner leur réalisation, ce qui se traduit automatiquement par des surcoûts pas toujours prévus dans les budgets de construction.

Par ailleurs, certaines lacunes sont apparues, en particulier en terme de mixité de la population résidente. En effet, aucun logement subventionné, qui aurait permis de voir se côtoyer des gens ayant des revenus fort divers, n’a été envisagé dans le projet.

 

Des réflexions sur la participation qui peuvent aller très loin

En Allemagne, le concept d’éco-quartier s’est développé en tenant compte d’une multitude de critères en terme de variété du tissu urbain. A Fribourg en Briscau par exemple, le quartier de Vauban, situé près du centre ville sur l’emplacement d’une ancienne caserne militaire, accueille plus de 2000 logements abritant 5000 habitants. Des locaux professionnels répartis parmi les habitations permettent à quelque 600 personnes d’y travailler. La population, qui s’est imposée assez rapidement dans la conception de ce quartier et le dialogue avec les autorités, les architectes et les promoteurs, a été institutionnalisée très en aval des travaux d’urbanisation.

La mixité est assurée par une distribution bien ordonnée de logements proposés en location et d’habitations privées. Cette volonté d’engagement des résidents se situe à l’opposé de ce qui s’est déroulé lors de la réalisation d’un complexe d’habitations en périphérie de la même ville, sur une parcelle jusqu’ici vierge de toute construction, où ce sont les autorités communales qui avaient dû stimuler la participation des futurs habitants.

Dans les deux cas, la participation de la population au modelage de son cadre urbain a largement dépassé le cadre institutionnel habituel. Les pouvoirs publics se sont engagés dans l’organisation de la démarche participative, un changement de mentalité significatif par rapport aux habitudes établies dans la plupart des projets.

 

Remise en cause des points non négociables

Dans le cadre du projet «Métamorphose» initié par la Municipalité de Lausanne, qui prévoit de construire quelque 2000 logements dans les hauts de la capitale vaudoise, les autorités ont bien proposé d’établir une charte de participation. Les habitants des Plaines-du-Loup, nom de ce quartier, se sentent pourtant quelque peu floués par l’importance des éléments non négociables liés à ce vaste complexe dont la construction devrait être réalisée en 2012, apprend-on à la lecture du rapport.

 

Le projet genevois d’Artamis

Quand les Services industriels de Genève ont abandonné leur ancien site historique du quartier de la Jonction, ils ont laissé en friche une vaste parcelle qui avait été fortement polluée par les activités industrielles de production de gaz et les divers ateliers qui s’y étaient succédés depuis le milieu du XIXe siècle. Après avoir évacué pour des questions de salubrité les artisans et milieux alternatifs qui s’étaient installés parfois sauvagement sur ce site, l’Etat et la Ville de Genève vont engager un plan d’assainissement dont le coût devrait atteindre 50 millions de francs. Une fois réhabilité, le terrain devrait accueillir un éco-quartier de 250 logements, dont deux tiers d’utilité publique, une école, des ateliers d’artistes et un parking de 190 places.

Le conseiller administratif Pierre Maudet cité dans ce rapport au sujet de la zone d’Artemis relève «vouloir fonder des espoirs assez importants pour la législature à venir dans notre capacité de rapidement boucler les questions de dépollution (…) et ensuite, ou plutôt en parallèle, de pouvoir construire un vrai projet de quartier durable, c’est-à-dire un quartier qui réponde aux principes de l’urbanisme durable: une densité raisonnable, mais quand même importante, et une mixité sociale, car là, je crois que l’on arrive au terme des principes HLM où l’on case un peu les gens».

Plusieurs concours ont été lancés concernant le réaménagement de ce site, mais sans avoir une idée claire dans la manière d’associer les futurs habitants aux réflexions sur la conception du site. Il faut dire que, comme celui-ci a été entièrement vidé de ses occupants pour l’assainir en raison des dangers que cela pouvait présenter, il n’y a plus d’interlocuteur réellement impliqué en tant qu’habitant dans ce projet. Pour Pierre Maudet, «si les futurs habitants sont les mêmes que les occupants actuels du site, tant mieux, mais ce n’est pas une condition sine qua non…». Et de poursuivre: «Ce qui est important pour moi, c’est que l’on initie une démarche participative du quartier et pas seulement avec ceux qui habiteront là. Une telle démarche peut devenir un poumon pour le quartier dans son ensemble. Je pense donc qu’il faut associer les riverains au projet…»

Dans la dynamique qui s’est créée autour de ce projet, son réaménagement semble satisfaire aux exigences de la durabilité sociale, note encore le rapport de la Fondation Braillard. «La ville a annoncé sa volonté de mettre en place une démarche participative en amont, au niveau du cahier des charges du concours d’urbanisme. En outre, elle souhaite associer les parties prenantes de manière large: usagers du site actuel – regroupés au sein du collectif «Pour que pousse coquelicot» - et futurs habitants. Espérons voir renaître un espace de vie à forte connotation participative et écologique – ce qui serait emblématique pour un terrain historiquement très près de la nature comme en témoignent la rue des Jardins et celle des Plantaporrêts (les champs où l’on plante les porreaux) qui le longent.

 

Le quartier de la Concorde vise le développement durable

Constitué d’un patchwork de petits bâtiments coopératifs et privés ainsi que de villas ayant tous subi l’outrage des ans, l’habitat du triangle désigné sous le nom de La Concorde est situé à cheval sur le territoire de la Ville de Genève (quartier de St-Jean et d’Aïre) et de la commune de Vernier. Tout cet espace est voué à une transformation radicale sur le plan urbanistique et devrait faire place à un éco-quartier entièrement remodelé selon le concept de la participation des habitants actuels à l’espace de vie durable qui devrait y être réalisé. Les autorités ont entendu, semble-t-il, les préoccupations des habitants de ces logements où est installée une population aux revenus souvent modestes. Un groupe de travail auquel les citoyens du quartier sont associés a posé un diagnostic en vue d’intégrer les composantes de la population en place au sein du cahier des charges.

Le débat s’est poursuivi à la fin de l’année 2008 dans le cadre d’ateliers de travail et des débats se sont engagés avec les promoteurs et urbanistes chargés du projet. Au total, neuf secteurs ont été identifiés et une vaste salle de spectacle devrait redonner vie au quartier. Retenu par l’Office fédéral du développement territorial dans le cadre des 18 projets-pilotes qu’il a sélectionnés, le quartier de La Concorde devrait accueillir 600 nouveaux logements construits sur des terrains publics. La composante participative du projet est représentée au sein du Forum Saint-Jean-Charmilles qui avait vu le jour lors de la couverture des voies de chemin de fer traversant le quartier.

C’est lui qui coordonne les différents groupes d’habitants. Un groupe de travail composé de 38 habitants a défini des objectifs en ce qui concerne l’éco-quartier projeté. Il assiste le comité de pilotage, fort de sept membres parmi lesquels on compte des représentants des milieux politiques - exécutifs cantonaux, communaux et pouvoir législatif – ainsi que d’une fondation pour le logement. Quant au groupe de projet, également constitué de sept membres parmi lesquels on compte des fonctionnaires de l’Etat et des communes concernées, il forme la cellule opérationnelle proprement dite.

Souhaitons que la complexité du mécanisme mis en place – obligatoire si l’on veut que la composante participative soit réellement écoutée – ne fera pas sombrer ce projet prometteur.


Bibliographie: Les enjeux sociaux dans l’élaboration des quartiers durables: les cas de Genève et Lausanne, par David Gaillard, Yves Bonard et Verena Schaeffer, Fondation Braillard

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